Blockchain, quelles applications pour l’entreprise ? Interview de Luca Comparini, IBM

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Par sa promesse de révolutionner la façon dont sont certifiées les transactions en décentralisant leur traitement, la technologie Blockchain semble sur le point de transformer en profondeur notre société et son économie. Cependant la blockchain soulève encore de nombreuses interrogations, tant sur son fonctionnement que sur les perspectives concrètes qu’elle offre aux entreprises. Afin de faire le point sur le sujet, Luca Comparini, Blockchain Leader chez IBM a accepté de répondre à nos questions lors du TIAD Paris.

On parle de blockchain comme une technologie, mais n’est-ce pas un agrégat de différentes technologies ?

Au delà de l’aspect technologique, la blockchain est un outil de transformation métier, fonctionnel et stratégique. Si on revient à la technique, oui c’est un agrégat de différentes technologies existantes. La blockchain repose sur les technologies suivantes :

  • La cryptographie asymétrique, qui existe depuis les années 80. De nombreux systèmes de sécurisation des communications sont basés sur ce système
  • Le principe de base de données décentralisée
  • Le principe de consensus : c’est le mécanisme technologique qui permet de prendre des décisions d’une façon décentralisée

Le consensus permet de résoudre un problème informatique célèbre, celui des généraux byzantins. Les généraux bizantins encerclent une ville ennemie, et pour établir leur plan de bataille, ils n’ont pas de moyen de communication directe entre eux. Ils communiquent grâce à des messagers, qui peuvent être capturés, et qui peuvent les trahir. Certains généraux aussi peuvent s’avérer être des traîtres et diffuser des informations erronées. La question est donc de savoir comment les généraux loyaux peuvent communiquer entre eux pour prendre la bonne décision. Cette problématique est résolue par les algorithmes de consensus, qui décentralisent la prise de décision. La blockchain agrège donc ce principe avec celui de la base de données décentralisée et la cryptographie asymétrique pour fournir un outil apportant de la confiance de façon décentralisée et distribuée.

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Le problème informatique des généraux byzantins

Où en sommes-nous aujourd’hui ? À quand les premiers projets en production ?

Il existe aujourd’hui plusieurs technologies blockchain, mais on peut dire de façon générale que 2015 a été une année de découverte, 2016 une année d’exploration et que 2017 devrait voir les premières mises en production. Le marché progresse à vitesse variable selon le secteur d’activité. Les banques et les assurances sont pionniers sur le sujet, mais aussi l’énergie, la grande distribution, les télécoms… tous les secteurs commence à s’intéresser graduellement à la blockchain.

C’est surtout dans le secteur bancaire que les projets sont proches de la production, mais globalement nous sommes encore dans une phase d’exploration.

Luca Comparini lors du TIAD Paris à la Gaîté Lyrique

Luca Comparini lors du TIAD Paris à la Gaîté Lyrique

Quelles sont les premières applications concrètes de la blockchain ?

Prenons l’exemple d’IBM Global Financing, qui est une banque de financement pour faciliter l’accès aux projets informatiques. Cette banque finance environ 3 millions de transactions par an, pour un volume total de 44 milliards de dollars à l’année, répartis sur 4000 partenaires et fournisseurs. Nous comptons environ 25 000 litiges par an, et dans l’optique de résoudre ces litiges de façon plus efficace, nous avons modélisé le cycle de vie de chaque financement. Cela nous permet de savoir où nous en sommes à chaque instant, et de partager cette vision de la vérité avec certains de nos partenaires dans la chaîne de valeur. La gestion des litiges oblige IBM Global Financing à immobiliser un capital de 100 millions de dollars à l’année : ceci est dû à la durée de résolution des litiges d’environ 40 jours, pour un coût associé d’environ 30 000 dollars. Une solution basée sur la blockchain Hyperledger nous permet ici de résoudre les litiges plus rapidement, en partageant la même vision de la vérité au sein de l’écosystème. Ceci nous permet de réduire la durée de résolution des litiges à environ 10 jours, et de réduire d’environ un tiers le montant des immobilisations : le retour sur investissement est évident.

Autre exemple, nous menons actuellement une expérimentation avec le Crédit Mutuel Arkéa autour des besoins KYC (Know Your Customer). Ce projet permet de partager au sein du réseau Crédit Mutuel Arkéa l’ensemble des documents et pièces justificatives d’un client. Cela permet de créer une plateforme unique pour l’ensemble des domaines d’activité, et ce grâce à la Blockchain Hyperledger. Enfin, citons également un partenariat avec Walmart en Chine, qui vise à améliorer la traçabilité dans la chaîne alimentaire.

Pouvez-vous nous présenter le projet Hyperledger ? Quels sont ses objectifs ?

Hyperledger est une communauté qui est gérée par la Linux Foundation. L’objectif est de faire converger les efforts de développement afin de créer une technologie blockchain pertinente pour les cas d’usage industriels, voire les cas réglementaires. IBM fait partie des membres fondateurs, et a apporté 44 000 lignes de code au projet en décembre dernier, aux côtés d’autres contributeurs. La technologie Hyperledger a pour vocation d’être open source, open standard, et open governance. A ce titre, la communauté est sollicitée pour ses contributions, et les comités hebdomadaires de pilotage technique sont accessibles à tous, et leurs compte-rendus sont publics. Parmi les membres du comité directeur Hyperledger, citons : Digital Asset, IBM, Airbus, R3 (startup blockchain), Intel, DTCC, Hitachi, Fujitsu, JP Morgan, Swift, ou encore Accenture.

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La chaîne sans cesse croissante du bitcoin consomme de plus en plus. Pensez-vous que la consommation serait une contrainte en cas d’explosion du marché de la blockchain ?

Il y a deux catégories de blockchain : publique (permission-less) et privée (permissioned). Hyperledger est une blockain privée, donc permissioned, qui ne s’appuie pas sur la même technologie que le Bitcoin. Ce sont les mêmes concepts (un registre partagé, distribué et sécurisé), mais pas la même technologie. Cependant il est vrai que la blockchain en général est un registre de transactions qui conserve toutes les transactions depuis la première, et que ce registre a tendance à cumuler les transactions à l’infini. Au regard de l’explosion en volume de la blockchain, il faut considérer l’équilibre entre le volume de transactions et la valeur de l’information : la blockchain n’a de sens que lorsque l’information a de la valeur dans le temps. Dans le cas d’Hyperledger, qui a vocation à être utilisable dans des contextes industriels, il nous faut assurer la scalabilité et la pérennité du système, tout en maintenant des temps de réponse réduits et un débit transactionnel important.

Est-ce que des entreprises du type Uber ou AirBNB pourraient se fonder sur la blockchain ?

Uber est une plateforme d’intermédiation, et la blockchain une plateforme d’intermédiation… sans intermédiaire. Techniquement, il serait donc possible de rapprocher l’offre et la demande sans pour autant passer par des plateformes d’intermédiation comme Uber, mais est-ce que cela arrivera pour autant ? Ce n’est pas seulement une question de technologie, mais aussi d’adoption. Et l’adoption de la technologie dépend de beaucoup de choses, notamment les contraintes réglementaires. Quel cadre légal proposer, qui porte la responsabilité en cas de problème ? Il faut répondre à ces questions avant que la blockchain puisse disrupter des acteurs comme Uber.

La blockchain offre une promesse de sécurité car elle oppose la puissance de calcul du réseau à celle potentiellement moins grande de l’attaquant. Mais qu’en est-il des réseaux privés ?

Sur les réseaux publics, la sécurisation dépend de la puissance de calcul, et donc par extension de la taille du réseau. Plus le réseau est étendu, plus il y a de puissance de calcul, et donc plus le réseau est sécurisé. C’est un bénéfice en termes de sécurisation, mais très consommateur d’énergie : les blockchains publiques ne sont pas la façon la plus green de valider des transactions sécurisées. Sur un réseau privé (blockchain permissioned) la sécurisation des transactions ne passe pas par la mise à disposition de puissance de calcul, parce que les algorithmes de consensus se basent sur un paradigme différent par rapport à la blockchain publique. On considère qu’un réseau public est un réseau à zéro confiance, tandis qu’un réseau privé où les participants sont connus est un réseau de semi-confiance. Sur un réseau privé, on peut facilement tracer qui a fait quoi, et donc la technologie permettant d’atteindre le consensus utilise des mécanismes plus efficaces que le bitcoin, sans se priver de la sécurisation. Comme c’est un système de vote décentralisé, la puissance de calcul n’est pas un enjeu. Cela nous permet de gérer des volumes de transactions plus importants, avec de meilleurs temps de réponse. Sur les réseaux privés, on ne fait pas du minage.

Vous dites que le coût de fonctionnement énergétique d’une blockchain publique est important. Existe-t-il un comparatif avec les coûts de détection et compensation de fraude sur VISA par exemple ?

Je n’ai pas connaissance de l’existence de telle comparaison, mais tant qu’on reste sur un nombre limité de participants, le coût énergétique est faible. Sur le réseau public par contre, si on compare le nombre de transactions par seconde, on est très loin du nombre de transactions de Visa en termes d’efficacité. Il existe des façons de valider les transactions plus green que certains réseaux blockchain publique – contrainte aussi a un faible débit de transaction par seconde. A titre de comparaison, Visa traite environ 2000 transactions par seconde, et le réseau est conçu pour supporter jusqu’à 50 000 transactions par seconde. Sur le réseau privé par contre, nous avons pour ambition d’arriver à ce niveau de volume de transactions.

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